Eppure noi due
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L'hôtel des Gautripon, qui recevait tous les mercredis, était cité comme un des plus vastes et des plus somptueux de l'avenue des Champs-Élysées. Le suisse et le premier palefrenier se partageaient vingt louis par semaine, rien qu'à montrer les écuries et les mangeoires de marbre blanc. On lisait dans le Guide de l'étranger que tel jour, à telle heure, les Anglais pouvaient voir la galerie de tableaux, et notamment l'incomparable Passion d'Albert Dürer. Mme Gautripon allait aux courses en voiture de gala, comme une reine ; elle achetait les chevaux que l'impératrice avait trouvés trop chers. Ses émeraudes jouissaient d'une réputation européenne depuis l'exposition de Londres, où Webster et Samson les avaient étalées dans une vitrine à part, entre deux policemen. Le train de cette maison bourgeoise représentait au bas prix cent mille francs par mois. Un seul détail vous permettra de mesurer la prodigalité gautriponne : les enfants avaient chacun son service et ses équipages ; or l'aîné marchait sur sept ans et le plus jeune était âgé de dix-huit mois.
Le monde était témoin de ces magnificences, et le monde parisien, qui sait tout, savait que Gautripon (Jean-Pierre) n'avait pas hérité d'un centime. Ses compagnons d'enfance n'étaient pas morts ; on l'avait vu boursier à la pension Mathey, puis maître d'étude en chapeau râpé, bottes béantes, puis expéditionnaire à dix-huit cents francs. Mme Gautripon, née Pigat, était élève à Saint-Denis, fille d'un vieux capitaine d'infanterie. Son père, honnête Breton de Morlaix, avait laissé le renom d'une droiture et d'une brutalité antiques : dans son ancien régiment, le 62e, on dit encore : « roide comme Pigat. » Mais, comme il n'avait pris aucun Palais d'Été, ce vertueux sauvage n'avait pu donner à sa fille que la dot réglementaire apportée vingt ans plus tôt par sa femme, c'est-à-dire douze cents francs de rente.
Les splendeurs de cette maison étaient donc une énigme proposée à la sagacité de Paris. Personne n'avait entendu dire qu'un oncle d'Amérique eût légué ses dollars à l'ancien maître d'étude ou à la belle Émilie, sa femme. Quelques habitués du logis, par acquit de conscience et pour décrotter le pain qu'ils mangeaient, allaient disant : « Gautripon a le génie des affaires, il spécule, tout lui réussit ; » mais aucun agent de change n'avait acheté ou vendu trois francs de rente pour le compte de Gautripon.
En revanche, il était notoire que la maison possédait un commensal riche et généreux comme un roi. On le nommait Léon Bréchot ; il avait hérité de tous les millions de son père, Nicolas Bréchot, terrassier, puis contre-maître, puis entrepreneur, et en dernier lieu fournisseur de toutes les grandes compagnies de l'Europe. Cet Auvergnat presque illettré, mais calculateur de première force et doué d'un coup d'œil infaillible, vous livrait des chemins de fer et des canaux sur commande, comme un cordonnier livre une paire de bottes : simple, rond, honnête en affaires, camarade de ses ouvriers jusqu'à les battre, et plus dur au travail que le meilleur d'entre eux. Le travail, qui est le seul roi inamovible depuis un certain temps, peut seul édifier des fortunes royales. Quand le père Bréchot, gros mangeur comme tous ceux qui dépensent leurs forces sans compter, prit son indigestion finale, on évaluait son actif à plus de cinquante millions. Le fait est que personne, pas même lui, n'aurait pu en dresser l'inventaire. Ce gros conquérant de millions était, comme Alexandre, Charlemagne et Bonaparte, mieux organisé pour prendre que pour garder ce qu'il avait pris. Ses gains énormes s'étaient logés au hasard ; il y avait de tout dans la succession : des lingots empilés à la Banque, des valeurs de premier ordre en portefeuille avec énormément d'actions véreuses ; des placements hypothécaires, cinq ou six maisons à Paris, une ferme en Sologne, une mine de mercure en Espagne, une carrière de marbre en Algérie, une forêt de dix lieues carrées en Russie, un cru fameux dans le Médoc, une fabrique d'allumettes à Bade, des parts de commandite à Saint-Étienne et force reconnaissances souscrites sur papier à chandelle par de petits emprunteurs peu solvables. Le panorama de ces richesses, brusquement étalé sous les yeux d'un héritier de vingt-cinq ans, avait dû l'éblouir comme un nouveau trésor de Monte-Cristo, car il sortait d'une éducation sévère. Jusqu'à l'âge de dix-huit ans, son père l'avait tenu coffré dans une pension célèbre, chez l'invincible Mathey, terreur du concours général. Élève médiocre et bachelier Dieu sait comment, il quitta la pension pour les bureaux paternels, et fit longtemps la besogne d'un employé à dix-huit cents francs. Il est vrai que son père le logeait, l'habillait, lui prêtait des chevaux et lui servait cent louis par mois pour ses gants et ses cigares ; mais ce père bourru ne payait en dehors que les dépenses motivées ; il défendait le jeu, il bondissait à l'idée que Léon pourrait signer une lettre de change, et disait en fronçant ses gros sourcils : « Avise-toi d'escompter ma mort, et je te déshérite au profit de mes ouvriers! » Ces rigueurs invraisemblables dans un temps aussi relâché que le nôtre avaient allumé chez l'adolescent une soif de dépense et une impatience de jouir qui n'attendit pas même la fin du grand deuil. Il aborda la vie en homme qui ne sait pas le chiffre de sa fortune. Ses compagnons de jeu et ses rivaux du sport lui donnèrent d'emblée un surnom qui rappelait l'industrie paternelle : on le nommait l'entrepreneur de sa ruine. Il le sut, et dit un jour assez plaisamment : « Impossible! Mon père était plus fort dans son genre que moi dans le mien. »